de Yvonne Knibiehler et Catherine FouquetLes historiens ne se sont guère occupés des mères. Si Blanche de Castille, ou Catherine de Médicis ont retenu leur attention, c’est parce qu’elles étaient reines et que leur maternité avait un poids politique. A ces rares exceptions près, les mères appartenaient à la vie quotidienne, à l’intimité familiale : elles n’étaient pas dans l’histoire. Mais de nos jours, la vie privée tombe par de grands pans dans le domaine de l’historien, la condition maternelle également. Qu’apprend-on en parcourant les siècles avec les auteurs de l’histoire des mères ? Essentiellement que les hommes, médecins, juristes, confesseurs, ont toujours chercher à gouverner les femmes dans leur rôle de mère. Ils n’y sont pourtant parvenus que de façon incertaine, car la distance est grande entre les lois et les usages, les principes et les moeurs. En face des discours masculins, il faut donc observer le comportement des mères.
Au moyen-âge, et à l’époque classique, quand huit femmes sur dix étaient des paysannes, la maternité était le centre, la source de toute la culture féminine. Féconde et nourricière, la mère élevait ses nombreux enfants comme elle le voulait ou comme elle le pouvait. Tout son travail était tourné vers eux : elle produisait les aliments, allumait le feu, cuisait la soupe et le pain, filait, cousait, tricotait les vêtements, soignait les maladies, cueillait les plantes salvatrices ; elle connaissait les saints à invoquer, allait en pélerinage, inventait des chansons, des jeux et des contes ; elle communiquait son savoir à ses filles.
A la fin du 18è siècle, Rousseau rendra justice aux mères et, le premier, verra dans l’amour maternel une valeur essentielle. Au cours du 19è siècle, la révolution industrielle, la réductaion des naissances et l’urbanisation transforme la fonction et le pouvoir des mères. Pour beaucoup de femmes, le travail productif se dissocie de la maternité. On a longtemps considéré comme provisioire ce partage de la femme entre la maternité et le travail, peut-être par crainte d’une mutation redoutée ; on a même espéré revenir en arrière et ramener la mère au foyer. Mais quel foyer ? Et pour quelles responsabilités ?
Désormais, c’est la société toute entière qui s’applique à élever l’enfant : le médecin, le juge, le psychologue, l’éducateur. La maternité échappe à l’individualisme familial et prend une dimension collective. Nous entrons dans un nouvel âge de l’histoire des mères. Quel sera le rôle de celles qui enfantent ? Elles n’en décidront pas seules, mais il est probable que, consciemment ou non, elles orienteront l’avenir. Car, le passé le montre, elles ne se laissent pas gouverner aussi aisément que le voudraient les puissants. Les sociétés n’ont pas les mères qu’elles souhaitent, elles ont les mères qu’elles méritent.
Editions Montalba, 1980.